Foutoir National

26 Mai

Ce matin-là ne semblait pas différent des autres. Il avait son petit lot de rituels que l’on répète en boucle depuis tant d’années, exécutés machinalement sans que l’on y accorde une quelconque importance, des étirements presque félins aux bâillements difficiles à réprimer, du passage éclair dans la salle de bain aux fringues que l’on tente de choisir avec minutie en fonction de ce que la fenêtre nous laisse entrapercevoir. Peut-être ai-je laissé un peu plus longtemps la brise matinale caresser mon visage pour qu’elle puisse chasser les derniers vestiges de fatigue. Nous ne faisons pas réellement gaffe à ce genre de choses car nous les effectuons depuis si longtemps qu’elles semblent être devenues partie intégrante de ce que nous sommes. Elles sont là mais ne font que remplir le décor dans lequel nous évoluons. Nous n’y prêtons pas plus attention qu’aux cris des enfants dans l’école du quartier, aux voitures qui fourmillent déjà dans la rue ou à la radio qui émet en continu depuis plusieurs minutes. Cette matinée ressemblait à toutes les autres matinées qui avaient pu exister.

Et pourtant.

Comment se fait il que je me sentais particulièrement mal? La nuit de laquelle je sortais avait été certes agitée, mais elle ne m’avait pas empêcher de passer quelques délicieuses heures dans les bras de Morphée, aussi courtes furent elles. Aucun événement marquant n’était venu chambouler le cours de ma journée qui s’était facilement fondu dans une routine contre laquelle j’avais tenté de me battre pendant longtemps, mais qui me paraissait désormais bien futile. Alors pourquoi lorsque que j’arpentais les rues, je ressentais une forme de nausée qui me paralysait presque? C’était comme si une piqure d’insecte s’était logée dans ma boite crânienne et que son venin se propageait doucement à l’ensemble de mes membres. L’air que je respirais était toujours le même, en dépit de sa relative qualité à cause cette pollution citadine crasseuse, mais il semblait m’asphyxier, m’étouffer, m’opprimer. Le paysage qui défilait sous mes yeux n’avait subi aucun changement, mais tout paraissait plus triste, plus morne, comme en manque d’oxygène également. Que pouvait il se passer?

Et puis je me suis rappelé.

Je me suis souvenu du 21 avril 2002. J’avais dix ans et je venais simplement d’écrire ma première lettre d’amour pour mon amoureuse de l’époque, quand j’ai vu la figure blafarde de Jean-Marie Le Pen apparaitre aux côtés de celle de Jacques Chirac dans l’écran de télévision de mes parents. Je me souviens des cris horrifiés qui avaient retenti dans toute ma rue, de l’incompréhension de ma mère, de la colère de mon père, des larmes de ma demi-soeur, des images de ces jeunes horrifiés, comme frappés en plein ventre par la foudre démocratique et le coup de tonnerre fasciste, par la mine déconfite de Lionel Jospin qui semblait aussi blanc que ses cheveux, des hurlements de désespoir lorsqu’il annonça se retirer de la vie politique. Je savais que quelque chose de grave venait de se passer sous mes yeux, que j’assistais à un fait inédit et grave, que ce résultat allait profondément marquer ma vie et celle de beaucoup d’autres. Et puis j’ai vu la suite. J’ai vu les gens descendre dans la rue spontanément, sans avoir organisé la moindre manifestation. Nous n’en étions qu’aux balbutiements d’Internet, il n’y avait ni Facebook ni Twitter. Et pourtant, ils ont marché tous ensemble, main dans la main, solidaires, fiers, apeurés mais déterminés et animés par un espoir sublime. Ils ont hurlé leur dégoût du fascisme, leur vomissement des idées véhiculées par le Front National, de leur attachement à la République et à la France, celle des Lumières, de Jaurès, de la tolérance et de la résistance. J’avais 10 ans mais je savais que je me souviendrais toujours de cette soirée.

J’en ai 22 aujourd’hui.

Cette piqûre n’était rien d’autre qu’une piqûre de rappel. Ceux qui ont vécu cette soirée d’élections présidentielles doivent la ressentir comme moi aujourd’hui, et c’est à vous que j’ai envie de m’adresser. Alors il est inutile de chercher des fautifs, des boucs-émissaires ou des souffres-douleurs, car nous sommes tous coupables, des plus hauts gradés jusqu’aux plus dépouillés. Nous avons tous notre part de responsabilité dans ce qu’il vient de se passer, et s’il ne nous reste que nos yeux pour pleurer, nous avons toujours des jambes pour marcher, de la voix pour hurler et des poings à lever. Nous avons le devoir de battre à nouveau le pavé, de nous mettre en route pour lutter contre ce qui nous a toujours terrorisé mais qui est toujours là, simplement déguisé et édulcoré par « la fille de », afin d’empêcher son ascension. N’allez pas chercher là un quelconque discours politique car je n’ai ni les moyens de le tenir et encore moins l’envie, mais voyez cela plutôt comme un bon coup de pied au derrière de ceux qui ressentent ce bourdonnement en continu depuis hier soir.

Il y a douze ans, nos aînés disaient « plus jamais ça ». Je crains l’overdose. Alors il faudrait peut être trouver l’antidote pour de bon. En plus, j’aime pas les aiguilles.

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