Archive | juillet, 2014

A tous ceux qui espèrent, un jour, peacer droit

24 Juil

Il y a quelques jours, j’avais rendez-vous avec une vieille amie d’enfance dans le 17e arrondissement de Paris, non loin du square des Batignolles, afin de nous remémorer quelques bribes de souvenirs communs trop vite effacés de notre mémoire trop sélective. Le temps est délicieux, le soleil chatouille nos visages par ses rayons revitalisants, et c’est avec une joie non dissimulée que je retrouve Dana Ben David, sublime séfarade dont la douceur des traits n’a d’égal que son tempérament de feu. Après quelques politesses, entre échanges courtois et sincères retrouvailles, nous commençâmes à épiloguer sur nos vies respectives, tout en sirotant un succulent mojito en terrasse. Cette ancienne top modèle, numéro 1 au hit-parade de l’opportunisme, reconvertie en serveuse dans un bar branché du 5e, finit par me parler de sa famille qui vivait à Tel-Aviv. De par les trémolos qui accompagnaient ses paroles, je compris que le sujet était très sensible, ce qui paraissait évident au regard des évènements de ces derniers jours. Elle embraya ainsi sur les affrontements de la rue de la Roquette entre casseurs et juifs extrémistes, en disant qu’elle craignait pour ses cousins qui résidaient dans le coin.

« Tu te rends compte, me dit-elle, en 2014, on arrive encore à hurler en toute impunité dans la rue « mort aux juifs » ou « juifs hors de France »! C’est tellement effrayant.
– C’est vrai, c’est horrible, répondis-je en finissant mon verre. Après, il ne faut pas tout dramatiser, ce ne sont que quelques abrutis finis qui confondent la banlieue et la bande de Gaza.
– Comment tu peux leur trouver des circonstances atténuantes? renchérit-elle sur un ton légèrement plus autoritaire.
– Non, il ne s’agit pas de les excuser, mais simplement de relativiser sur la portée du discours de ce type d’individus.
– Parce que tu penses que cela n’est pas important? continua t elle en levant la voix.
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire également. Et puis, si la LDJ ne les avait pas provoqués…
– Pardon? Qu’est ce qu’elle vient foutre ici?
Elle avait presque crié.
– Et bien, ses membres sont venus provoquer…
– Provoquer qui? coupa t elle. Tu as vu comment tu parles d’eux? De ces barbares islamistes et antisémites notoires? Ces enfoirés qui voilent et violent à tout va? Ces dieudonnistes écervelés qui distribuent leurs quenelles comme des fraises tagadas? Mais encore heureux qu’on les a provoqués! Si ça ne tenait qu’à moi, je les aurai égorgés tous un par un comme ils le font avec leurs moutons lors de leur fête débile!
– Doucement , doucement Dana! Tu sais, on peut très bien être contre la politique de Netanyahu sans être pour autant…
– Tais-toi! vociféra t elle. Tu ne pourras jamais nous comprendre! Tu ne sais pas ce que c’est toi, de voir ton peuple persécuté pendant des années, déporté, gazé et de subir des agressions verbales ou des regards qui veulent tout dire dès que tu poses le pied dans une putain d’épicerie! Toi évidemment, t’es loin de tout ça, dans ton petit univers coupé de tout et replié sur lui même, où tu enfiles les nanas comme tu enfiles tes chaussettes chaque matin! Casse toi, je ne veux plus te voir! CASSE TOI! »
Ne voulant pas déclencher une mini-émeute dans ce café parisien, je finis par me lever tant bien que mal et m’éloignai, encore légèrement abasourdi par ce que je venais d’entendre. Moi qui voulais apporter un peu de nuance, me voilà mis dans le même sac que ces branleurs qui font tant de mal aux Palestiniens! Je me suis pris pour John Lennon fumant un joint avec Yoko Ono, à ses yeux, je ne valais pas mieux qu’un vulgaire Ben Laden faisant du bowling avec des gratte-ciels.

Je me rendis alors à mon deuxième rendez-vous de la journée, aussi tremblant que les mains de Jacques Chirac, dans ce restaurant du 9e où j’avais mes habitudes. Sur place, je retrouve Mustapha, un ami de longue date, allure de gaillard mais coeur de gros nounours rempli de bienveillance. Nous avions tout deux écumé tant de bars et avalé tant de films à la con chez lui que l’idée de le retrouver après cette déflagration me fit le plus grand bien. A mon arrivée, me voyant suer comme un boeuf, il ne put réprimer un fou rire à gorge déployée.

« Bah alors, mon coco! Tu as encore eu des ennuis avec la police?
– Pas cette fois, réussis je à articuler entre deux crachats de poumon. Je sors d’un café avorté avec Dana…
– Ah, la fameuse jolie brune! Avorté? Tu lui as fait exécuter des loopings orgasmiques?
– Même pas! Pas eu le temps. Elle est partie dans une colère noire alors qu’on discutait tranquillement du bordel israélo-palestinien…
A ces mots, son sourire se figea net et ses traits se refermèrent. Il semblait soudain très nerveux. Décelant cette drôle d’attitude, je m’interrompis avant de reprendre prudemment.
– … et lorsque j’ai évoqué les incidents de la rue de la Roquette…
– Ces enculés! coupa t il soudain en frappant la table de son poing. Ah, ces paranos, ces enflures de faux banquiers mais vrais dépouilleurs! Qu’est ce que je leur aurais mis si j’avais été là! Ils sont en train de tuer tous nos frères, nos soeurs, nos mères, nos tantes, et ils osent nous provoquer à des milliers de kilomètres de là-bas! Mais quelles vermines!
Je ne l’avais jamais vu ainsi. Le nounours s’était transformé en un grizzli déchaîné.
– Hey, Mus’, calme-toi! Je voulais simplement dire qu’on peut très bien être compatissant avec ce qu’il se passe en Palestine sans pour autant…
– Ferme ta gueule, toi! Tu lui as dit quoi? Qu’il fallait leur trouver des circonstances atténuantes? Les pauvres choux, ils se sont fait attaquer? Y a aucune raison de défendre ces youpins plein d’oseille! Assez de thunes pour bombarder tout un peuple et ça se plaint quand on riposte! Ils s’attendaient à quoi? A ce qu’on organise une partie de dominos? A ce qu’on baise après un Scrabble? Toi évidemment, t’es loin de tout ça, hein, dans ton petit univers d’enculés du système, à vous tailler des pipes en permanence! Tu me dégoûtes, barre, toi, BARRE TOI! »
Je ne me fis pas prier et me mis à dévaler la pente à grandes enjambées, encore plus abasourdi. Décidément, il fallait que j’apprenne à fermer ma gueule de temps en temps.

Une fois à bonne distance, je finis par m’assoir sur un banc du parc Monceau, m’abandonnant au relatif calme ambiant, la chemise trempée et avec l’esthétisme d’un asthmatique en pleine crise d’épilepsie. Je suffoquais et tentais tant bien que mal de retrouver mon souffle surement égaré entre deux rues, essayant de comprendre comment tout cela avait il pu bien déraper lorsque mon regard s’arrêta sur un jeune couple assis dans l’herbe. Ils ne semblaient pas bien vieux à la vue de leurs traits juvéniles et paraissaient totalement étrangers à ma rupture d’anévrisme. La jeune fille possédait un teint hâlé, ses yeux étaient d’un marron très doux et elle portait un tchador qui recouvrait uniquement ses cheveux. Le garçon qui se tenait face à elle n’était pas bien plus âgé et possédait des yeux très bleus, tempérés par les bouclettes blondes qui tombaient au niveau de ses épaules. Je cru reconnaitre une étoile de David sur une chaine accrochée à son cou. Et ils s’amusaient, se taquinaient, riaient, s’embrassaient tendrement, ne se préoccupant ni des passants, ni de la pluie qui commençait à tomber sur la ville, ni de mon asthme, ni de rien. Il était fascinant de voir à quel point ils semblaient coupés du monde, seuls avec leurs âmes, avec cette impression de n’avoir que faire de tout ce qu’il pouvait bien se passer aux alentours ou de l’autre côté de la mer. Rien ne comptait d’autre que leur tendresse, leur amusement, leur amour. Il pouvait pleuvoir des roquettes, des amalgames, des battes de base-ball ou des regards interrogateurs, gênés voir indignés, leur combinaison amoureuse les protégeait de n’importe quelle tornade. Une telle puissance se dégageait d’eux que je finis par oublier mon état de mort imminente, et je suis resté ébahi devant eux pendant de longues minutes.

Puis ils finirent par se lever, ils s’embrassèrent une dernière fois et se dirigèrent main dans la main vers la sortie. Lorsqu’ils passèrent devant moi, je ne pus m’empêcher de leur adresser un sourire qu’ils me rendirent tout deux avec des étoiles plein les yeux. Et ils s’en allèrent, surement pour rejoindre un cocon encore plus douillet. Je repris petit à petit mon souffle avant de repartir à mon tour, émerveillé et apaisé.

C’est donc aussi simple que ça? Vraiment?

War Is Over